Promotion de la philanthropie

Philanthropie : solution inspirantes face à un monde en crises 

Nous vivons dans un monde empli de turbulences et d’incertitudes où il peut parfois paraître difficile d’apporter sa contribution, en temps ou en argent, comme d’adapter nos soutiens pour contribuer à un monde meilleur. Pourtant de nombreuses solutions existent ou sont testées, parfois expérimentales, parfois plus audacieuses, mais trop souvent mal connues. 

Quotidiennement inspirés, nous voulons être force de proposition et offrir aux philanthropes et aux fondations des solutions simples, efficaces et innovantes pour réaliser leurs initiatives philanthropiques, seuls ou en collaboration.

Plus d’informations à venir.

 

Réflexions sur le rôle de la philanthropie dans un monde en crises

De 2020 à 2023, Swiss Philanthropy Foundation a hébergé un Blog sur la plateforme du Temps. Retrouvez ici quelques-unes des contributions de notre écosystème comme réflexions sur le rôle que peut avoir la philanthropie face aux défis actuels.

Philanthropie – trois pistes d’action dans un monde en rupture

Etienne Eichenberger, 2 février 2023

En 2019, Swiss Philanthropy Foundation a inauguré un blog autour de la générosité en partenariat avec Le Temps car nous étions convaincus ensemble que la philanthropie était un thème de société dont l’importance allait grandissant. Grâce à 24 contributions variées, nous avons pu voir combien la philanthropie est un sujet pluriel, qui permet de traiter de motivation de donner, de collaboration, de fiscalité, d’élans de solidarité mais aussi combien elle est sommée d’agir face à l’immense défi du changement climatique.

Les 49’285 visites sur ce blog attestent de cet intérêt, qui mérite donc ce débat public pour communiquer de façon transparente et informée sur le rôle et la valeur ajoutée de la philanthropie. Ne nous trompons pas : en trois ans, nous avons changé d’époque, et bien plus vite qu’aucun de nous n’aurait pu l’anticiper, entraînant son lot d’incertitudes qu’il convient d’adresser. À l’heure de la fermeture de ce blog, afin de nous ouvrir à d’autres moyens de communication, nous avons souhaité publier un dernier article qui clôture ce partenariat sous la forme d’une réflexion plus personnelle car dans le monde qui se profile, si la philanthropie sera valorisée pour le bien qu’elle fera, elle sera sûrement chahutée pour sa façon de le faire.

Oser donner son capital

La fondation est souvent associée à une idée de pérennité, promesse parfois faite à une fondatrice ou un fondateur d’une forme d’éternité de sa structure. Puisque notre société est bien à ce carrefour face aux enjeux climatiques ou aux inégalités sociales, il me semble que cette notion de pérennité mériterait d’être interrogée plus souvent. L’ambition d’une fondation devrait moins être sa propre pérennité que celle des vies aidées, des patrimoines conservés, ou d’une nature restaurée.

L’action d’une fondation est paradoxalement souvent d’autant plus utile que la société, la nature ou l’économie vivent des périodes de crises. Face à ces constats, nous pouvons affirmer que le capital d’une fondation devrait plus souvent être consommé sur un temps donné. Pour aller plus loin, une fondation ne devrait-elle pas être créée pour une période limitée ? A titre d’exemple, Swiss Philanthropy Foundation, en tant que fondation abritante, a créé 85 fonds philanthropiques depuis sa création en 2006, dont 21 ont fermé depuis. Elle a facilité des dons à hauteur de CHF 235mio pour CHF 355mio reçu.

Être un partenaire fiable

Dans nos métiers, nous avons la chance d’engager des conversations avec des personnes souhaitant préciser leur projet philanthropique, qui peut souvent prendre la forme d’une fondation d’utilité publique ou d’un fonds abrité dans une fondation abritante. Le dilemme suivant se pose alors souvent : va-t-on recevoir des sollicitations spontanées de projets ou chercher les organisations qui correspondent à l’ambition de ses donations ? Comment avoir une relation de partenariat où le philanthrope et le bénéficiaire deviennent des partenaires ?

Nelson Mandela disait lui-même « Une vision qui ne s’accompagne pas d’actions n’est qu’un rêve. Une action qui ne découle pas d’une vision c’est du temps perdu. Une vision suivie d’action peut changer le monde ». Il me parait déterminant qu’une fondation soit explicite et communique sur sa vision comme ses critères de sélection de projets pour faciliter les recherches de soutiens. Pour approfondir, nous voyons aussi se développer une approche basée sur la confiance mutuelle pour faciliter des partenariats, à l’image de la Trust Based Philanthropy qui mérite toute notre attention car le monde anglo-saxon a souvent un temps d’avance sur ce sujet.

Oser une gouvernance participative

La Suisse compte 13’790 fondations, dont 337 nouvellement créées rien qu’en 2022, comme annoncé ce lundi par l’avant-première du Rapport sur les fondations suisses. Cependant, toutes ces fondations ne sont pas égales face à leur avenir puisque près de 80% d’entre elles n’ont pas de personnel, et ne peuvent compter que sur le bénévolat de leur Conseil pour gérer leur stratégie et sa mise en œuvre.

Face aux formidables bouleversements qui nous attendent, la philanthropie risque de devenir mal comprise si elle ne renforce pas son rôle d’acteur à part entière de la société civile, facilitant le vivre ensemble. Oser des pratiques de gouvernance participative dans des projets, en incluant les bénéficiaires, est l’une des pistes qui me semblent prometteuses pour renforcer ce rôle. A cet égard, l’exemple de Catapult à Bâle, ou celui du fonds collaboratif hébergé par Swiss Philanthropy Foundation  qui va permettre à dix jeunes de sélectionner des projets par et pour les jeunes en Suisse romande sont des cas intéressants pour ce développement.

Les fondations d’utilité publique sont empreintes d’une grande diversité : certaines détiennent un musée ou une collection, d’autres un immeuble au service d’une institution sociale, parfois une entreprise, ou elles sont, si souvent, propriétaire d’un capital financier. Véhicule par excellence de la philanthropie en Suisse, la fondation d’utilité publique n’a ni client, ni propriétaire, ni actionnaire. Cette extraordinaire liberté voulue par le législateur engage aussi une extraordinaire responsabilité : celle d’agir avec audace et humilité face à l’ampleur des besoins.

Etienne Eichenberger

Etienne Eichenberger est Président du Conseil de fondation de Swiss Philanthropy Foundation, fondation abritante de référence en Suisse romande. Il a co-fondé la société de conseil WISE-philanthropy advisors, qui accompagne les entrepreneurs et leurs familles dans l’élaboration de leur stratégie jusqu’à la réalisation de leur projet philanthropique sur le terrain. Il siège aussi dans le Conseil de Board for Good.

 

Une philanthropie pour un monde V.I.C.A. !

Simon Mériaux, 12 janvier 2023

Il est indéniable que nous vivons depuis plusieurs années dans un monde V.I.C.A. : Volatile, Incertain, Complexe et Ambigü. Des problèmes économiques et sociaux fleurissent un peu partout. L’appétit de l’humanité va grandissant et les pressions sur les systèmes naturels ne cessent de s’intensifier. Le réchauffement du climat constitue un défi inédit. La récente pandémie mondiale nous a révélé la fragilité de nos sociétés et la complexité du monde. Dans ce contexte d’évolutions profondes et rapides des problématiques, la philanthropie doit nécessairement évoluer. Comment faire preuve aujourd’hui d’une philanthropie vertueuse qui réponde efficacement aux crises concomitantes que subit la planète ? Voici quelques idées tirées de mon expérience au sein de la Fondation MAVA. Cette fondation, active de 1994 à 2022 et créée par Luc Hoffmann, avait pour mission de conserver la biodiversité au bénéfice des personnes et de la nature en finançant, mobilisant et renforçant une communauté d’acteurs de la conservation.

Partenariats : le bon équilibre

Les donateurs et les porteurs de projets sont des alliés naturels : ils souhaitent résoudre les mêmes problèmes. Pourtant, force est de constater que les rapports entre ces deux types d’acteurs ne sont pas évidents. Comme décrit dans ce blog, le rapport de force est fondamentalement biaisé. Les philanthropes ont l’argent et le pouvoir de l’attribuer aux porteurs de projets. Mais rien ne les oblige à entretenir ou à favoriser cette distinction primordiale. Au contraire, un partenariat où chaque partie est à l’écoute des attentes de l’autre mène à une vraie collaboration qui va au-delà du simple financement de projet contre reporting en bonne et due forme. Un tel partenariat permet au philanthrope d’élargir sa connaissance du contexte et d’apprendre des réalités de la mise en œuvre. Il permet aussi au porteur de projets de mieux comprendre le monde des donateurs et de bénéficier d’une ouverture vers d’autres approches. La co-construction de projets entre philanthropes et partenaires de mise en œuvre permet une compréhension partagée de problèmes complexes et favorise des solutions adaptées.

L’organisation et les individus comme fin en soi ?

Le « projet » a envahi le monde, aussi bien au sein des entreprises privées que des services publics ou des organisations de la société civile. L’approche « projet », avec sa méthodologie et son vocabulaire dédiés (logframe, diagramme de Gantt, etc.) est d’une efficacité implacable. A tel point que le projet s’est peu à peu imposé comme l’objet même de la philanthropie. Mais n’oublions pas que le projet n’est qu’un moyen et non une fin.

Le projet est une représentation simplifiée et partielle d’une initiative (avec son objectif, sa théorie du changement, ses activités, son calendrier, son budget etc.) auquel le philanthrope contribue, au moins financièrement. Ce qui importe au philanthrope ce n’est pas seulement la réalisation du projet (par ex., le creusement d’un puits au Sahel), mais bien de l’initiative dans son ensemble (par ex., un meilleur accès à l’eau potable, dans un contexte de suffisance alimentaire et de sécurité pour les habitants).

Au-delà de la réalisation du projet, le philanthrope doit se préoccuper des conditions de sa mise en œuvre et de la durabilité de l’organisation porteuse. Trop souvent, en se focalisant sur le projet et en imposant à l’organisation son exigence d’efficacité (un maximum de résultats avec un minimum de coûts), le donateur sabote les conditions de durabilité du porteur… et finit par porter préjudice à l’initiative dans son ensemble. Les organisations de la société civile ont besoin de respirer : elles doivent supporter leurs coûts de fonctionnement, retenir et former leur personnel, leur donner les moyens de travailler dans des conditions satisfaisantes, faire évoluer leurs outils, avoir la flexibilité budgétaire pour faire face à des évènements non-prévus etc. En finançant une organisation plutôt qu’un simple projet (coûts récurrents, salaires, développement organisationnel, formation… la « part des anges » évoquée ici), le philanthrope apporte une contribution à l’initiative dans ses multiples composantes, sur la durée et soutient la vie de l’organisation pour avoir plus d’impact. Le philanthrope peut aussi investir dans les individus eux-mêmes, en finançant leur formation et en leur donnant les moyens de se réaliser en tant qu’initiateurs des changements dont nous avons besoin.

Un vaste système d’acteurs

Dans le domaine qui le concerne, le philanthrope est un acteur parmi une multitude de parties prenantes. Comprendre l’ensemble du système, sa sphère d’influence et ses leviers d’actions, est essentiel. En effet, le donateur n’a pas qu’un pouvoir financier. Il a aussi le pouvoir de rassembler les porteurs de projets, de favoriser les connexions, les collaborations et la recherche de solutions communes à fort impact. De même, la collaboration entre philanthropes (du simple échange d’informations à la mise en place de guichets communs) s’avère souvent très bénéfique. L’animation d’initiatives multi-acteurs (ensemble de partenaires, groupe de donateurs etc.) nécessite de vrais efforts mais les résultats en valent la peine. Les enjeux sociaux et environnementaux actuels nécessitent des initiatives d’envergure, multiples et coordonnées.

La prise de risque

Le risque financier est un critère récurrent et légitime de la philanthropie : le projet est-il « risqué », a-t-il une probabilité suffisante de réussite ? Soyons clairs, les possibles conséquences négatives d’un tel risque sont généralement faibles. Au pire, le projet ne réussit pas : les financements sont perdus ou réaffectés à d’autres activités. Au-delà de la déception de voir un projet échouer, de nombreux enseignements sont à tirer de cette expérience… qui nourrira les prises de décision ultérieures du philanthrope. Mais les projets risqués sont souvent ceux qui, s’ils réussissent, ont un fort impact et provoquent des changements réels.

Le monde est désormais V.I.C.A. Nous avons besoin de philanthropes V.I.C.A. : Vertueux, Impliqués, Connectés et Ambitieux !

Simon Mériaux

Simon Mériaux a travaillé à la fondation MAVA où il gérait les partenariats de développement organisationnel et l’apprentissage de la fondation. Simon est investi dans la société civile suisse pour la transition écologique. Il a participé à l’édition 2022 de la Master Class en Philanthropie. Cet article a été retenu dans le cadre d’une possibilité de contribution que nous avons offerte aux Alumni de la Master Class.

 

Monde en rupture : les jeunes appellent à l’action

Mathilde Appia, 22 novembre 2022

Je suis triste de compter les moments volés par une météo anormale, les espèces disparues, les morts. Je suis en colère de ne pas avoir le droit de vivre de manière insouciante et de me questionner à la moindre de mes consommations alors que d’autres n’en ont rien à faire. Je suis terrorisée par cette prise de conscience collective qui n’arrive pas.

Lorsque je roule à vélo et que je suis dépassée par des personnes en voiture, je ne peux m’empêcher de me dire que le CO2 que j’économise, ces personnes en profitent. Et que l’air qu’elles polluent, je le respire. Je trouve ça profondément injuste. Mon action sera toujours noyée dans l’inaction de la majorité. Et cette injustice existe à une échelle bien plus large que ma petite personne : des pays entiers paient le prix de notre consommation d’Européens gâtés et c’est humainement inadmissible, intolérable, insupportable.

Ces jeunes qui en font trop

Quand je compare l’indignation collective autour d’une soupe sur la vitre d’un tableau et le silence assourdissant autour du projet climaticide EACOP, il y a de quoi être en colère et se décourager. Notamment si on est jeune. En ce qui concerne le climat comme pour le reste, notre génération n’est pas franchement responsable des problèmes alors qu’on en subit pleinement les conséquences. Et lorsqu’on veut corriger les choses, on reçoit au mieux de l’ignorance, au pire une petite remarque condescendante sur « ces jeunes qui en font toujours trop ».

La première fois que j’ai entendu parler d’éco-anxiété, je ne me suis pas reconnue dans la définition. Le climat était une priorité, mais pas au point de m’empêcher de vivre normalement. A peine quelques années plus tard, face aux connaissances qui s’accumulent, aux conséquences qui s’imposent à nos yeux et à l’inaction qui perdure, mon regard sur cette notion a changé. Oui, je suis aujourd’hui éco-anxieuse et je ne m’autorise plus à vivre « normalement ». Oui, je ressens de la peur, de la tristesse et de la colère vis-à-vis du réchauffement climatique et de ses conséquences. Oui, je suis effrayée de qui est déjà et de ce qui va advenir. Et non, il n’est pas adéquat d’accueillir cette confession avec un petit sourire sarcastique.

A 10 ans, je confectionnais et vendais des cartes de vœux au profit de Terre des Hommes. A 25 ans, je récoltais des fonds en parcourant tous les jours à pied la distance que doivent parcourir certaines populations africaines pour accéder à l’eau potable. A 32 ans, je travaille dans une fondation qui aide des personnes en grande difficulté à accéder à une formation initiale ou à l’emploi. Tout à fait paradoxalement, je sais que tout cela est dérisoire et qu’il est pourtant primordial de continuer à le faire.

Les causes à soutenir ne se raréfient pas. Doit-on en conclure que nos efforts sont pour la plupart vains et que jamais les moyens ne pourront couvrir tous les besoins ? Peut-être, mais qu’importe. C’est aussi ça d’être philanthrope.

Je vous questionne : avec un tel constat, suis-je quelqu’un de foncièrement optimiste ou de particulièrement naïve ? Fais-je partie des « jeunes qui en font trop » ? Ni l’un, ni l’autre. Je fais ma part, histoire de me regarder dans les yeux et de pouvoir dire à mes enfants « j’ai fait ce qui était en mon pouvoir pour que les choses aillent mieux ».

Et je crois que c’est là que le philanthrope puise son énergie : le sens du devoir, l’envie de contribuer au bien commun, la conviction qu’on ne peut attendre des autres ce qu’on ne fait pas soi-même, l’espoir que les petits ruisseaux forment les grandes rivières.

Celles et ceux qui peuvent changer les choses mais ne font rien

Mesdames et Messieurs qui êtes à la tête de nos instances politiques, de nos lobbies, de nos entreprises, de nos fondations, qu’attendez-vous pour (ré)agir ?

On ne vous demande pas de prendre la décision la plus optimale qui soit, d’adopter le plan le plus étudié possible. On ne veut pas de vos matrices des risques, de vos analyses SWOT, de vos exposés sur l’importance des « petits pas » qui permettent d’accorder tout le monde. On vous demande d’agir.

Je fais le parallèle avec les premiers secours : ce qui tue le plus n’est pas d’avoir eu les mauvais gestes, mais de n’avoir rien fait.

Alors on ne vous en voudra pas de ne pas faire tout juste du premier coup. Ni même d’avoir fait pire en voulant faire mieux. En revanche, on ne vous pardonnera jamais de détourner le regard, de pointer les autres du doigt et de ne pas essayer.

Riche de notre jeunesse, on vous offre notre énergie, notre engagement, notre passion. Utilisez-la, abusez-en. Mais par pitié, ne nous sacrifiez pas : changez l’aiguillage avant que le train ne percute définitivement le mur. Notre génération aussi veut un air qui se respire, et cela ne se fera pas sans vous.

Mathilde Appia

Après une scolarité en Suisse et deux longs séjours en Angleterre et aux Emirats Arabes Unis, Mathilde Appia s’installe à Genève pour mener conjointement des études supérieures (Master en administration publique à l’IDHEAP), une activité indépendante (exploitation de deux épiceries fines) et une vie de famille (3 enfants). Le sens du devoir et de la mission profondément ancrés en elle, elle travaille ensuite pour une association d’aide humanitaire puis une fondation active dans l’insertion professionnelle dont elle devient directrice adjointe en 2022. Récemment, grâce à Board for Good, elle a suivi une formation à destination des actuels et futurs membres de conseil de fondation dans l’optique de s’investir plus activement dans les questions sociales et environnementales. Mathilde siège aujourd’hui au Conseil de la Fondation Leeaards.

 

Collaboration et philanthropie ou les vertus du jeu en zone

Martial Paris, 5 mai 2022

La collaboration en philanthropie requiert les mêmes vertus que le jeu en zone dans le sport. Une petite explication pour les non-initiés : dans le jeu en zone, chaque joueur est responsable d’une zone de terrain à défendre, à l’opposé du jeu en individuel dont le principe est que chaque joueur garde un adversaire spécifique.

Quel est le lien entre philanthropie collaborative et jeu en zone me direz-vous ? Je laisse la réponse à l’entraîneur espagnol Juan Manuel Lillo : « Pour jouer en zone, il faut vivre en zone. Le jeu est une activité qui se ressent d’abord et se met en marche ensuite. On connaît les vertus de la zone : solidarité, entraide, coopération, collaboration. Ceux qui vivent ainsi savent jouer de cette façon. Nous partageons les espaces, les efforts et les responsabilités pour qu’à la fin nous partagions aussi les bénéfices. En définitive, la quintessence de la zone, c’est le partage ».

Une grande partie de la philanthropie actuelle ressemble plutôt au jeu en individuel : chaque fondation définit sa ou ses thématiques et soutient un nombre d’organisations qui répond à ses critères de sélection. Cette approche s’explique en grande partie par le fait que les raisons qui nous poussent à donner sont souvent complexes et relèvent de notre sentiment intime.

Cependant, à mesure que les enjeux sociétaux et environnementaux augmentent (comme le réchauffement de la planète ou la guerre en Ukraine, pour n’en citer que deux), la tendance à collaborer entre donateurs se renforce. Nous sommes en train de passer d’un jeu en individuel à un jeu en zone. Il est important de préciser que nous abordons ici la collaboration sous l’angle des fondations donatrices uniquement, même s’il est entendu que de multiples types de collaborations incluant ONG, bénéficiaires, gouvernements et fondations existent aussi.

Notre pratique en tant que conseillers en philanthropie nous a permis de distinguer différents niveaux de collaboration :

Tout d’abord, le partage d’information : les donateurs échangent à propos des différentes organisations ou, plus généralement, autour des besoins liés aux thématiques qui les intéressent. SwissFoundations organise par exemple de manière régulière des cercles de travail pour ses membres sur différentes thématiques telles que l’action sociale ou l’environnement.

Mais aussi, les co-financements d’une ONG : les donateurs vont collectivement contribuer au financement commun d’une organisation. Cela a été le cas du fonds d’aide rapide COVID-19, abrité chez Swiss Philanthropy Foundation, qui a rassemblé 15 donateurs (individus, fonds abrités et fondations) qui ont soutenu 20 organisations pour venir en aide à plus de 46’000 personnes impactées par le COVID-19 à travers le monde. C’est aussi le modèle que l’on voit avec la Chaîne du Bonheur et la collecte de fonds pour l’Ukraine.

La mise en commun de ressources financières et définition de critères communs finalement : à l’image du Early Childhood Regional Networks Fund (https://ecdnetworksfund.org/) qui vise à soutenir le développement de la petite enfance par le renforcement de réseaux régionaux.

Le niveau de collaboration va donc dépendre de l’ambition des donateurs : plus l’ambition sera grande, plus la tendance à collaborer sera forte.

On ne peut pas espérer lutter contre le réchauffement climatique seul, les donateurs seront donc plus enclins à faire des concessions pour atteindre leur objectif. Ils seront prêts à passer du jeu en individuel au jeu en zone. Pour reprendre les mots de Julian Nagelsmann, actuel entraîneur du Bayern de Munich : « Le jeu en zone se définit par beaucoup de panache, de cœur et de générosité », des mots qui se prêtent aussi très bien à notre conception de la philanthropie.

Martial Paris

Associé gérant de WISE – philanthropy advisors, société qu’il a rejointe en 2008. Il conseille les individus et les fondations en ce qui concerne les projets d’identification, de planification stratégique, de gestion de fonds et d’évaluation d’impact. Il donne également des cours dans le cadre de formations en Suisse, en se basant sur ses diverses expériences de terrain notamment. Martial siège également au Conseil de Swiss Philanthropy Foundation depuis 2024.

 

Philanthropie et ‘advocacy’, des liaisons dangereuses ? 

Davide Rodogno, 6 septembre 2021

Il y a quelques années, écrire un blog sur ce sujet n’aurait pas été possible car ce terme – qu’on traduit par « plaidoyer » en langue française – n’aurait pas été immédiatement associé à la philanthropie. Pourtant, l’histoire de l’advocacy est longue et s’est trouvée constamment entremêlée avec celle ­­­de la philanthropie.

En anglais, le terme « advocacy » a été utilisé aux États-Unis dès les années 1950. Mais le concept de plaidoyer ou d’advocacy est bien plus ancien. Les mouvements abolitionnistes du XVIIIème siècle faisaient déjà de l’advocacy transnationale. Une définition délibérément large et générale pourrait être la suivante : l’advocacy est l’acte, la pratique ou les processus visant à défendre ou promouvoir une idée, une personne, une cause, un mouvement, une législation, mais également un produit ou un projet. L’advocacy vise à influencer une audience spécifique qui peut être locale, nationale ou internationale, voire globale. L’advocacy peut être mené par des individus, des institutions, des organisations internationales, des organisations non-gouvernementales (ONG), des associations commerciales, ou par des fondations philanthropiques. L’advocacy utilise des techniques et des instruments divers et variés pour influencer des perceptions, des comportements, des opinions ou des politiques. Il peut être multidimensionnel, multidirectionnel, multi-juridictionnel.

Depuis les années 1990, les chercheurs en sciences sociales ont associé le terme advocacy avec les activités des ONG, surtout celles dont l’action porte principalement sur l’aide humanitaire, le développement, l’environnement, l’éducation et la santé publique. Or, nous savons qu’il s’agit de thématiques historiquement liées aux activités internationales (et nationales) des fondations philanthropiques et des sociétés d’utilité publique.

Mais la question qui se pose est : Quand, où, et comment l’advocacy rencontre la philanthropie ? L’absence de définition précise de l’advocacy influence la manière dont certaines fondations philanthropiques acceptent (ou pas) de parler de leur stratégie d’advocacy. Le chevauchement et la confusion possible entre campagnes politiques, lobbying et pratiques d’advocacy est problématique pour toute fondation philanthropique qui ne souhaiterait pas, ou ne pourrait légalement, faire de la politique ou du lobbying. Admettre faire de l’advocacy serait risqué dans ce cas, et cette rencontre entre advocacy et philanthropie pourrait ne pas avoir lieu lorsque l’advocacy fait référence à des activités qui visent à défendre ou promouvoir une ligne politique ou idéologique. Si la définition de l’advocacy n’est pas soigneusement différenciée de celle du lobbying – en tant qu’action visant à influencer une législation par contact direct avec les décideurs politiques – un législateur donné pourrait interdire aux fondations philanthropiques ou aux sociétés d’utilité publique de faire de l’advocacy.

Il existe une réalité moins tranchée et plus nuancée que des définitions formellement parfaites. Faisons l’hypothèse que la fondation (X) investit pour l’éradication d’une maladie, et le fait publiquement . Je soutiens que dans ce cas, elle fait de l’advocacy. En effet, cette fondation (X) prend soin d’expliquer pourquoi elle prend position en faveur d’une vaccination, comment elle le fait et pourquoi elle soutient la vente à prix coûtant des médicaments nécessaires. Cet exemple plausible, basé sur des situations existantes, est utile pour souligner l’argument suivant : penser que les fondations philanthropiques sont « hors-sol », dépourvues d’opinion politique, religieuse, philosophique et morale, d’une vision socio-économique, est tout simplement faux. Ces acteurs ont toujours fait et feront toujours de l’advocacy correspondant à leur vision du monde dans leurs domaines et en suivant un modus operandi et des techniques qui leur appartiennent. Les fondations font de l’activisme ; quand et si elles le peuvent, elles font du lobbying en respectant les législations de leur pays d’origine, et devraient également respecter celles des pays étrangers dans lesquels elles opèrent (vaste sujet qui mériterait à lui seul un article ).

Ergo, l’advocacy est intrinsèquement lié à la philanthropie. D’un point de vue analytique, si nous souhaitons procéder à un examen plus fin des zones de tensions possibles entre advocacy, campagnes politiques et lobbying, nous ne pouvons que procéder à une contextualisation dans le temps, dans l’espace – local, national, international – et prendre en considération les dimensions sociales, politiques et légales spécifiques à une action donnée. Le fait qu’une fondation, ou une société d’utilité publique, prennent position en faveur ou contre le sujet d’un référendum ou d’un projet de loi peut poser problème dans un pays et pas du tout dans un autre. Voici le nœud – politique – du problème : quand est-ce que l’activisme politique ou le lobbying dépassent le périmètre accepté (acceptable) et par conséquent rendent caduques les privilèges – fiscaux, par exemple – d’une fondation ou d’une société publique ?

En conclusion, pour revenir à l’histoire de la philanthropie et de son rapport à l’advocacy, si les historiens ont étudié les activités de certaines fondations philanthropiques au-delà des frontières nationales, ce sont les activités à l’intérieur des frontières nationales qui mériteraient plus d’attention, autant celles d’hier que d’aujourd’hui. En effet, ces activités nous en disent long sur la vision et le modus operandi, donc sur la nature de l’advocacy, d’une fondation ou société d’utilité publique donnée. L’expansion au niveau transnational ou international des fondations philanthropiques est loin d’être systématique. Par ailleurs, l’étude des continuités, des changements et des ruptures de la signification des termes « utilité publique » et « philanthropie » restent des éléments cruciaux pour comprendre la nature de l’advocacy des acteurs de la philanthropie, qu’ils soient ou pas occidentaux, qu’ils opèrent au niveau international ou pas.

Davide Rodogno

Professeur d’histoire et politique internationales, Directeur du Certificate in Advanced Studies (CAS) en Advocacy et Affaires Internationales, et Responsable des programmes interdisciplinaires de l’Institut de Hautes Études Internationales et du Développement, Genève.

 

Les solutions provisoires d’aujourd’hui feront-elles le monde de demain ?

Camille Andres, 20 avril 2020

Dans le soin, l’alimentation ou la collaboration médicale, le bénévolat a suscité une créativité inédite pour faire face à notre nouveau monde pandémique. Ces innovations sont-elles durables ? Quel futur préfigurent-elles ?

Trouver un producteur ou un commerçant local en Suisse romande n’a jamais été aussi pratique, grâce à la plateforme Local Heroes. Si vous êtes à risque et que vous cherchez un·e volontaire en bonne santé pour faire vos courses, vous le trouverez sur l’application gratuite Covhelp, le site Coronaide.ch, ou une autre initiative locale, parmi les dizaines ayant émergé. Grâce au hackathon #VersusVirus et ses 5000 participants d’autres projets devraient encore voir le jour.

Le point commun de toutes ces innovations ?

Elles sont bénévoles, initiées par des personnes qui ont offert leur temps, leurs fonds et/ou leurs compétences. Et en cela, elles rendent notre monde plus humain. Ces particulier·e·s, ces entrepreneur·e·s, ces étudiant·e·s, ou ces coaches, ont choisi de donner. Spontanément, face à l’urgence, ils ont imaginé des réponses, rassemblé des partenaires, agi. Ils montrent que construire des solutions collectives est possible hors d’une logique marchande et comptable.

Surtout, ces projets créent du lien. On a vu, grâce à la générosité, des contacts se nouer entre des personnes qui n’avaient jamais échangé : habitants d’une même région, d’un même quartier, bénévoles engagés autour d’une même cause… À l’échelle de villes, de villages, de nouvelles solidarités sont nées, des conversations ont été initiées. 20 % des Suisses apprécient l’amélioration des contacts avec leur voisinage selon un sondage SSR.

Enfin, une série de ces micro-initiatives portent en germe de nouveaux moyens pour prendre soin. Elles nous outillent pour être attenti·v·e·s les uns envers les autres, s’impliquer sur un territoire, s’approprier la santé publique, que nous redécouvrons comme un bien commun.

Parmi ces solutions émergentes, lesquelles vont demeurer ?

On peut imaginer que celles qui facilitent la vie, par exemple ces tablettes distribuées par les HUG aux patients pour communiquer avec leurs proches, resteront. Celles qui ont accéléré la réponse à des aspirations de longue date, — consommer plus localement —, sans doute aussi.

Enfin, tout ce qui permet de prévenir d’autres situations d’isolement sera forcément utile à l’avenir. Ainsi, lister les personnes fragiles et isolées dans un quartier facilite leur suivi en cas de très forte canicule, par exemple.

Et après ?

On le voit, la philanthropie, quand chacun se l’approprie, se révèle un puissant espace d’innovation. Dans un monde devenu complexe et incertain, elle ouvre des îlots de simplicité ou s’élabore cet « après », qui, nous l’avons désormais compris, sera forcément très différent. Est-ce que cela préfigure d’autres modes d’organisation sociale ? Aux Pays-Bas, l’entreprise de soins infirmiers Buurtzorg fait déjà florès, avec ses services à domicile holistiques, centrés sur le local et l’humain. Et certains penseurs comme Jacques Attali voient, demain, l’empathie devenir un moteur économique…

Et si finalement, être philanthrope, y compris à petite échelle, c’était, au même titre qu’un entrepreneur, être pionnier ? Initier des solutions ou soutenir celles des autres ? Repenser les liens au monde qui nous entoure ? Le quotidien d’avant-pandémie misait sur la rapidité, l’efficacité, mais il était vulnérable à bien des égards. Les solutions que construisent ces « innovateur caritatifs », parce qu’elles développent des liens durables, contribuent à la résilience de nos sociétés.

Camille Andres

Journaliste et autrice, Camille Andres pratique un journalisme de terrain et de convictions. Elle prend goût au reportage en Alsace au sein de la presse quotidienne régionale (Le Messager, Dernières Nouvelles d’Alsace). Persuadée que les questions religieuses, éthiques, spirituelles offrent un éclairage crucial sur l’actualité, elle explore différentes communautés locales. Elle se spécialise dans l’islam, après une formation initiale en sciences politiques et en journalisme. Elle rejoint la Suisse romande en 2014, où elle collabore pour différents médias, lançant notamment le portail de conseils d’empowerment FemmesLeaders en collaboration avec Bilan et Tamedia. Elle renoue avec le terrain pour le compte d’Heidi.News en parcourant le Pays d’Enhaut, pour l’exploration L’Etivaz, le génie fromager. À compter de novembre 2018, elle rejoint l’équipe du journal protestant Réformés comme journaliste vidéo et print, et travaille toujours en tant qu’indépendante.